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De tout temps difficiles, les rapports entre parents et enfants n’ont jamais été aussi tendus qu’à notre époque. Fragilisées par le changement, les familles doivent être aidées. Elles doivent aussi faire l’effort de s’adapter.

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La couverture médiatique de cette Année internationale de la famille est tellement centrée sur les « nouvelles » familles que les autres passent à peu près inaperçues. La paisible régularité de la vie domestique ordinaire n’excite pas la curiosité des journalistes. Ils trouvent plus d’intérêt aux familles déchirées ou gravement perturbées qu’aux familles unies, pourtant beaucoup plus nombreuses, accordent plus d’attention aux foyers disloqués (« Un garçon divorce de ses parents ») ou atypiques (« Deux mamans pour une petite fille ») qu’aux ménages normaux, même si pour une majorité écrasante d’êtres humains, la vie se déroule au sein d’une famille comprenant père, mère et enfants.

Dans le cours du débat amorcé par la proclamation onusienne, la notion de famille est devenue si élastique, en fait, qu’on ne sait plus très bien à quoi elle se rapporte. Peut-on encore « fonder une famille » dans une société qui ne fait plus clairement la différence entre les couples sans enfant et les familles au sens classique du terme ? Si, comme le prétend Shere Hite, auteur de livres à grand tirage sur la société américaine, la famille se définit par l’existence d’une « relation d’amour durable », faut-il inclure les personnes qui vivent seules avec un animal domestique ?

N’empêche que si vous prononcez le mot « famille », la plupart des gens vont encore penser à un ménage composé de parents et d’enfants de moins de 20 ans. Cette famille-là n’est pas seulement le cadre de vie le plus courant partout dans le monde : c’est aussi le plus désirable aux yeux d’une vaste majorité. D’après les sondages, plus de 85 pour cent des jeunes Canadiens rêvent de se marier, d’avoir des enfants et de mener une vie conjugale stable. Et quand on demande à leurs parents d’indiquer ce qui compte le plus pour eux, conjoint et enfants se classent invariablement en tête de liste.

La réflexion sur la famille traditionnelle dépasse rarement le recensement des mutations externes qui menacent son existence. Ses problèmes internes sont presque toujours passés sous silence. Or, dans une famille ordinaire, ce sont les rapports entre les membres du groupe qui constituent la principale pierre d’achoppement. Il s’agit évidemment d’un problème privé, qui a toutefois des conséquences non négligeables sur la vie publique : pour que la paix et l’ordre règnent dans une société, il faut d’abord qu’ils règnent au sein des familles.

De toutes les mutations sociales ayant affecté la vie de famille, celle qui a eu l’impact le plus fort est sans contredit le travail des femmes. Environ 75 pour cent des Canadiennes qui ont des enfants d’âge scolaire occupent un emploi à temps plein ou partiel. La plupart n’ont pas vraiment le choix : dans les années 1950, le revenu nécessaire pour assurer à une famille moyenne un niveau de vie moyen se gagnait en 48 heures de travail hebdomadaire; aujourd’hui, il faut compter de 65 à 75 heures de travail par semaine pour rapporter l’équivalent à la maison. Un gagne-pain ne suffit plus.

Tiraillées entre leurs impératifs professionnels et familiaux, incapables de consacrer tout le temps qu’elles voudraient à leurs enfants, les femmes paient leur double allégeance d’un surcroît de tension qui mène souvent à la dépression. Les personnes crispées étant moins faciles à vivre, les mères qui travaillent ont presque inévitablement des rapports plus difficiles avec leurs enfants. Les pères aussi se plaignent d’être « stressés » et coincés entre leurs obligations professionnelles et familiales. Sauf qu’ayant été habitués dans leur enfance à une répartition très inégale des tâches domestiques, ils montrent peu de zèle pour les corvées ménagères et ne se sentent pas préparés à prendre une part active à l’éducation des enfants. Pour que la famille à deux revenus fonctionne de façon juste et efficace, il faut pourtant que les hommes fassent leur part à la maison.

La fréquence des séparations et des divorces est un autre facteur déterminant dans la crise de la famille occidentale. Que tant de couples ne résistent pas aux tensions de la vie familiale témoigne bien des difficultés de l’entreprise, même dans les meilleures conditions.

Les deux générations traitent l’une avec l’autre en état de choc culturel

Conjuguées à l’augmentation du nombre des mères célibataires qui gardent leur bébé au lieu de le donner en adoption, ces ruptures gonflent les rangs des familles monoparentales. Les relations y sont forcément plus tendues que dans une famille biparentale parce que toute la charge éducative retombe sur les épaules de la même personne, en général la mère. Si en plus, la famille est pauvre, ce qui est le cas d’une proportion démesurée des familles monoparentales, le fardeau devient vite écrasant.

Les statistiques révèlent toutefois aussi que les familles monoparentales le restent rarement. Alan Mirabelli, membre de l’éminent Institut Vanier de la famille, observait récemment que « le mariage est toujours populaire. Il l’est même tellement que beaucoup de Canadiens se marient deux ou trois fois. » Si le taux des premiers mariages n’a pas varié sensiblement, celui des remariages a monté en flèche. La vie de famille n’y gagne pas forcément, car beaucoup d’enfants prennent en grippe celui ou celle qui prétend remplacer le parent absent. Que de beaux-pères et de belles-mères se font dire : « Je ne suis pas ton enfant. Tu n’as pas d’ordre à me donner. »

La faiblesse du taux de natalité ajoute encore aux tensions subies par la famille occidentale. Le noyau familial et la parenté élargie sont en effet les premiers lieux de socialisation des jeunes de notre espèce. Or, les enfants modernes ont moins de frères et de soeurs (quand ils en ont), moins de cousins, d’oncles et de tantes avec lesquels tisser ces premiers liens d’amitié. Au Canada, leur isolement est aggravé par la propension de leurs parents à déménager. Combien sont-ils à vivre loin de leur parenté ? Pour tous ceux-là, l’amour et la sagesse des grands-parents se résument à quelques mots timidement murmurés au téléphone, à quelques baisers échangés pendant les vacances. De tout temps, c’est la famille qui a été chargée de transmettre les valeurs d’une génération à la suivante; la baisse du taux de natalité et la mobilité de notre population ne facilitent pas l’accomplissement de cette noble mission.

Ces facteurs et bien d’autres minent de façon patente la cohésion de la famille moderne. Si la qualité d’une relation humaine se mesure à celle de la communication, la situation actuelle est atterrante. Il faut que beaucoup de parents aient manqué gravement à leur mission éducative pour qu’une majorité d’adolescents interrogés dans le cadre d’un sondage pancanadien réponde que les études n’ont pas d’importance. Et quelle explication donner aux troubles d’apprentissage de la lecture et du calcul dont souffrent 30 pour cent des élèves de nos écoles sinon l’indifférence coupable de leurs parents à leurs progrès scolaires ? Ce désintérêt apparent ne peut qu’ancrer les jeunes dans l’opinion qu’ils ont majoritairement exprimée lors d’une autre enquête : les adultes se fichent pas mal de nous.

Une mesure de la profondeur du fossé entre parents et enfants nous est fournie par une récente enquête du quotidien montréalais La Presse sur la paternité au Québec. Au vu des réponses, on pourrait penser que pères et enfants ne vivent pas dans les mêmes familles. Un exemple parmi d’autres : alors que neuf papas sur dix sont convaincus de prêter une oreille attentive à leurs enfants, moins de huit jeunes sur dix pensent que leur père les écoute.

Les divergences d’opinion entre parents et enfants ont certes toujours été considérables. Les deux générations traitent l’une avec l’autre en état de choc culturel. Elles ont grandi dans des cadres différents, à des étapes très différentes du développement de leur société : comment s’étonner qu’elles voient la vie différemment ? Plus le rythme du changement est rapide, plus leurs points de vue vont diverger. Or, les choses changent à une vitesse affolante depuis quelques décennies, surtout dans le domaine des attitudes qui définissent ce qui est accepté ou non par la société.

Les enfants passant désormais plus de temps devant le petit écran que dans la salle de classe, leurs attitudes leur sont dictées en grande partie par les modèles télévisés. Excellents imitateurs – l’imitation est après tout le principal outil d’apprentissage de notre espèce -, ils reproduisent tout naturellement les réparties effrontées et les coups pendables de gamins trop précoces qu’ils voient à la télé. Le pire, c’est que parents et enfants risquent de se persuader que la vie de famille doit être aussi effervescente et facile que celle des clans imaginaires de leurs émissions préférées, alors que ce bonheur béat n’est tout simplement pas possible dans la vraie vie. En leur faisant croire que leur vie devrait être plus belle qu’elle ne l’est, la télé contribue ainsi à exacerber les frictions qui surgissent fatalement au sein d’une famille.

Ces pressions nouvelles ne sont pas compensées par un allégement de la mission première de la famille. Élever un enfant reste aussi difficile qu’à l’époque où Platon écrivait : « De tous les animaux, le garçon est le plus rétif. » Difficulté qui a été attribuée au fait que l’espèce humaine est probablement la seule à dresser ses petits avant la fin de leur croissance. Un puissant instinct la pousse à employer la force pour y parvenir, ce qui l’expose à toutes sortes d’abus si elle n’y prend garde.

S’il est un fait qu’un parent ne devrait jamais oublier dans ses rapports avec un enfant, c’est qu’il traite avec plus faible que lui. Son pouvoir de contrainte – physique, psychologique, matérielle – est absolu : il peut, sans aller jusqu’au châtiment corporel, servir une réprimande cinglante, supprimer des privilèges, imposer des tâches déplaisantes, priver l’enfant de distractions… Comme tous les pouvoirs, celui-ci s’accompagne d’une écrasante responsabilité. L’enfant deviendra un adulte équilibré si et seulement si le parent n’abuse pas de son autorité.

Discipliner exige de dresser une liste précise des règles

Une première façon de se prémunir contre les abus de pouvoir consiste à garder à l’esprit la différence entre punir et discipliner. On punit par désir de vengeance, pour sanctionner un comportement; on discipline pour « donner le sens de l’ordre, du devoir », selon la définition du dictionnaire. Vous ne disciplinez pas un enfant en le giflant ou en le réprimandant parce qu’il vous agace, et personne ne le sait mieux que lui. Même les tout-petits ont un sens aigu de la justice.

Selon les psychologues, un parent ne devrait jamais se sentir personnellement mis en cause par le comportement d’un enfant. Malheureusement, ce réflexe s’inscrit au coeur même de la relation, délicate entre toutes, du parent avec son enfant. Le premier projette tout naturellement sa personnalité sur le second; lorsque ses attentes sont déçues, la frustration qu’il ressent peut le pousser à punir, par pur dépit. Cette injustice rend plus précaire l’exercice légitime de son autorité.

Une façon d’éviter ce piège consiste à établir une distinction rigoureuse entre les actes qui mettent en péril l’ordre domestique et ceux qui ne sont qu’irritants. Les experts recommandent notamment aux parents de dresser une liste précise des règles dont la violation sera automatiquement sanctionnée et de bien spécifier le châtiment qui sera imposé dans chaque cas.

Un rôle difficile, exigeant qui nécessite de la concentration et du temps

A la longue, l’enfant percevra chaque sanction comme la conséquence naturelle d’un acte répréhensible… pourvu que le règlement soit appliqué sans défaillance. Rentrer en retard le soir doit se traduire par une mise en pénitence à moins que le coupable ait une excellente raison. Et il ne faut pas que les parents essaient de se faire « pardonner » une punition justifiée en dorlotant l’enfant après coup !

Faire des lois, prévoir des sanctions, le tout au nom de la paix et de l’ordre intérieurs… cela ressemble beaucoup à ce qu’on appelle communément « gouverner ». Les penseurs ont d’ailleurs fait grand usage de cette analogie. « Une famille sans gouvernement, a écrit Matthew Henry, est comme une maison sans toit, exposée à tous les vents. » Et Tryon Edwards de commenter : « Il aurait mieux fait de la comparer à une maison en flammes, en proie au désordre et beaucoup trop chaude pour être habitable. »

Le défaut de cette analogie, c’est qu’une famille ne se gouverne pas aussi facilement qu’une nation : les courants d’émotion y sont plus forts. Sur le fond, toutefois, elle est valable, car le gouvernement d’une famille, comme celui d’un État, est essentiellement une recherche de cohérence face aux exceptions et aux ambiguïtés qui ne cessent de surgir. Il n’existe pas de solution miracle à ce dilemme; la meilleure stratégie consiste à se tenir au courant des événements et à trancher chaque question au mérite, le plus équitablement possible. La morale de tout cela, c’est que le rôle de parent n’est jamais secondaire; il ne peut d’aucune façon être subordonné aux impératifs du travail ou des loisirs. C’est un rôle difficile, exigeant, qui nécessite de la concentration et du temps.

À long terme, le bon gouvernement d’une famille exige aussi le libre consentement des « sujets ». Les parents qui ont à coeur d’imposer leur autorité sans recourir à la force feraient bien de méditer ce conseil du grand psychologue Carl Gustav Jung : « Avant de corriger quoi que ce soit chez un enfant, nous devrions réfléchir à la possibilité de nous en corriger nous-mêmes. » Il n’y a probablement pas de pire règle d’éducation que la fameuse formule : « Fais ce que je dis, ne fais pas ce que je fais. » Un enfant ne cédera qu’un temps à la contrainte; seul le bon exemple l’incitera à rester sur le droit chemin. Les chefs des pays heureux ne comptent pas sur la peur, mais sur la confiance et le respect pour imposer leur autorité; ils les méritent en traitant leur peuple comme ils veulent être traités. À l’instar des Etats, les familles les plus disciplinées sont celles dont les membres s’auto- disciplinent.

Les familles heureuses font les nations heureuses

Jadis en Occident, comme aujourd’hui encore dans beaucoup de pays, la famille était une autocratie, et le père, son chef incontesté. Dans des pays comme le Canada, tant de mères contribuent désormais à gagner le pain familial qu’elles détiennent une part plus ou moins égale du pouvoir. Les parents qui accordent plus de prix à l’harmonie domestique qu’aux privilèges de l’âge savent toutefois que rien n’est plus efficace que la démocratie. Dans leur famille, les enfants aussi ont voix au chapitre. Dans certains domaines, le processus commence très tôt. Les loisirs, par exemple, offrent quantité d’occasions : « Nous pouvons aller au cirque une fois ou aller au cinéma deux fois. Qu’est-ce que tu en penses ? » L’importance des thèmes de consultation croît avec l’âge : répartition du budget, partage des tâches… Le but ultime est d’inculquer aux enfants le sens des responsabilités.

Ces consultations doivent être aussi systématiques que l’application de la discipline. Les parents peuvent s’en assurer en créant un conseil de famille. Convoqué régulièrement, il servira d’exutoire aux tensions internes et garantira que les besoins, désirs et opinions de chacun sont considérés à leur juste valeur. En participant aux réunions du conseil, les enfants acquerront en outre un sens équilibré de l’indépendance. Ils comprendront qu’ils ne peuvent pas réaliser leurs rêves sans tenir compte des désirs des autres, que l’exercice de leurs droits ne doit pas se faire au détriment d’autrui.

La famille est le lieu où les enfants assimilent les règles fondamentales de la vie en société. S’ils y sont entourés d’affection, ils apprennent naturellement à tout partager, des accessoires vestimentaires aux rêves et aux espoirs secrets. Ils découvrent les grands principes de la résolution des conflits, conflits aussi inévitables que douloureux lorsqu’ils opposent des gens qui s’aiment par ailleurs profondément. Ils font l’expérience du travail d’équipe, de la camaraderie, de la confiance, de la compréhension et de la sympathie mutuelles. Si ces expériences humaines capitales ne sont pas faites tôt dans la vie, elles risquent de ne jamais être vécues.

C’est aussi dans la famille que les enfants acquièrent les valeurs qui les guideront durant leur vie adulte. Les enfants d’une famille cupide deviennent souvent cupides; ceux d’une famille violente, violents; ceux d’une famille intolérante, intolérants; et ainsi de suite. Les parents n’ont pas le droit de considérer l’éducation comme une affaire purement privée : elle prépare aussi leurs enfants à devenir des citoyens.

« Il en est de la société comme des familles, a écrit l’auteur et érudit américain William M. Thayer. Les familles bien disciplinées, éduquées et gouvernées sont les sources de la gloire et de la prospérité nationales, de l’ordre civil et du bonheur public. » En d’autres mots, les familles heureuses font les nations heureuses.

La viabilité de la famille intéresse donc toutes les institutions soucieuses du bien commun, des États aux Églises en passant par l’école et l’entreprise. Les employeurs ne peuvent plus ignorer que les problèmes familiaux de leurs employés affectent leurs affaires. (Voir notre Bulletin de mars-avril 1992, Le monde du travail se civilise.) Il faut s’en réjouir, car au point où elle en est rendue, la famille moderne n’aura jamais trop d’alliés.

Pour que ceux-ci puissent l’aider, cependant, il faut d’abord qu’elle s’aide elle-même en faisant un sérieux examen de conscience et en promettant de s’amender. Car cette entreprise de redressement est d’abord une affaire de famille.